La gravité d’un drapeau qui frôle le sol ne relève pas d’un simple faux-pas. Ce geste, involontaire ou non, touche au cœur d’une symbolique nationale façonnée par des siècles de règles, de mythes, de récupérations politiques et de gestes codifiés. Derrière le tissu, ce sont des histoires, des controverses et des traditions qui se jouent sur chaque pli.
Mise en page et orientation Les « étoiles et rayures »
Le drapeau américain n’est jamais disposé au hasard. Il occupe systématiquement la position d’honneur lorsque déployé sur le territoire des États-Unis : à la gauche de l’observateur, canton bleu en haut, près du mât ou à l’avant sur un véhicule ou un uniforme militaire. Ce détail d’apparence mineure, c’est la première règle d’un protocole minutieux.
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Un renversement du drapeau, canton bleu en bas, n’est toléré que dans une situation d’extrême danger ou de détresse majeure. Le geste est rare, solennel, et lourd de sens.
On hisse le drapeau d’un mouvement vif, mais on l’abaisse avec lenteur. Si le drapeau doit être mis en berne, il s’élève rapidement jusqu’en haut, puis redescend doucement à mi-mât. Lorsqu’il recouvre un cercueil, le canton bleu repose au-dessus de l’épaule gauche du défunt : une marque ultime de respect.
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En présence de plusieurs drapeaux, celui des États-Unis n’est jamais surclassé. Nul oriflamme ne peut le dépasser ni le dominer à la même hauteur, sauf au siège de l’ONU où le drapeau onusien partage la place d’honneur. Les autres drapeaux nationaux, eux, sont hissés simultanément et doivent être de taille comparable. Les règles ne laissent pas place à l’improvisation.
Autres règles et interdictions
Incliner le drapeau en signe de salut, par exemple devant une personnalité politique, n’est pas permis, sauf pour les pavillons maritimes qui répondent à une tradition navale internationale.
Attaché à son mât, le drapeau doit flotter librement, sans jamais effleurer d’autres objets ou surfaces. Il ne doit jamais toucher le sol. Lorsqu’on le décroche, il est accueilli à mains nues, évitant toute chute ou traînée. Laisser le drapeau tomber ou traîner, même accidentellement, est perçu comme un véritable manquement.
On ne superpose aucune inscription, image ou logo sur la bannière étoilée. Seule une bordure ou des franges dorées peuvent l’encadrer. Il est exclu de l’utiliser pour recouvrir des objets, décorer une scène ou emballer un cadeau. Seuls les cercueils échappent à cette règle. Pas question non plus de s’en servir comme vêtement, nappe, support publicitaire ou décoration de véhicule. Toutefois, il peut être suspendu derrière un orateur lors d’une allocution.
Lors d’un défilé, il convient de se tourner vers le drapeau, main droite sur le cœur, ou de saluer militairement si l’on porte l’uniforme. Un insigne à l’effigie du drapeau doit toujours être porté près du cœur, là où la loyauté s’exprime en premier.
Entretien, conservation et fin de vie du drapeau
Porteurs d’un drapeau, ne négligez pas son entretien. Il est admis, et même recommandé, de le laver pour prolonger sa durée d’usage. Même abîmé, il peut rester en service tant que ses proportions ne sont pas déformées et qu’il reste reconnaissable.
Le pliage du drapeau obéit à une gestuelle codifiée : deux personnes se font face, tenant le tissu à la hauteur des hanches. Après un pliage en quatre dans la longueur, on procède à des replis en triangle, jusqu’à ne laisser visible qu’un pan du canton bleu.

Un drapeau usé ou déchiré ne doit plus être hissé. Sa destruction doit se faire dans la dignité, traditionnellement par incinération, la seule circonstance où le brûler est admis. L’idéal reste de le confier à une organisation telle que la Légion américaine ou aux Scouts, qui organisent des cérémonies appropriées pour cette étape. Malgré la portée symbolique de l’acte, aucune loi ne prohibe la destruction du drapeau dans le contexte de la liberté d’expression garantie par le Premier Amendement. Brûler un drapeau dans un esprit de protestation n’est donc pas passible de poursuites.
L’enterrement ou le recyclage sont aussi envisageables, à condition que la démarche reste respectueuse.
(*) La Légion américaine, fondée en 1919 à Paris, siège aujourd’hui à Indianapolis. Outre ses actions mémorielles et bénévoles, elle défend activement les droits des anciens combattants.
Cinq mythes sur le drapeau américain
1 – Betsy Ross a fait le premier drapeau américain. The Washington Post – Marc Leepson – 10 juin 2011
Le récit de Betsy Ross comme créatrice du premier drapeau américain demeure l’une des légendes les plus persistantes. Pourtant, aucun document historique sérieux ne vient étayer l’hypothèse que cette veuve, couturière et fabricante de drapeaux à Philadelphie (alors Elizabeth Claypoole), ait cousu ou dessiné la bannière étoilée en 1777.
C’est en 1870, près d’un siècle après les faits, que William Canby, petit-fils de Ross, présente cette version à la Société historique de Pennsylvanie. Sa “preuve” se limite à des souvenirs familiaux, sans fondement officiel.
La fameuse scène de Ross cousant le drapeau, immortalisée en 1893 par Charles H. Weisgerber, relève bien plus de la fiction que du reportage : l’œuvre a d’ailleurs largement profité à la légende, mais pas à la vérité historique.
Betsy Ross a bien fabriqué des drapeaux pour la flotte américaine à la fin des années 1770, mais la conception du premier drapeau national ne lui revient pas. George Washington, le héros de l’Indépendance, était alors à New York avec ses troupes, loin de l’atelier de Philadelphie. Même le président Woodrow Wilson, lors de la première journée officielle du drapeau en 1916, confiait : « Si seulement c’était vrai ».
2 – Les couleurs rouges, blanches et bleues symbolisent le sacrifice américain.
Aucune loi, résolution ou décret fédéral n’attribue une signification officielle aux couleurs du drapeau américain. Le rapport de Charles Thomson, secrétaire du Congrès Continental en 1782, se contente de relier le blanc à la pureté, le rouge à la vaillance, le bleu à la vigilance et à la justice, mais cette description concerne avant tout le Grand Sceau des États-Unis, dont les couleurs sont identiques.
Grand Sceau des États-Unis.
Plusieurs déclarations, dont celle du président Ronald Reagan en 1986 pour « l’Année du drapeau », reprennent ces associations. Mais en réalité, le choix des couleurs s’explique simplement par leur présence sur le drapeau britannique d’origine, l’Union Jack, et sur les premiers étendards des colonies américaines. Les historiens s’accordent à le voir comme un héritage pratique, pas un manifeste symbolique.
3 – Le serment d’allégeance a longtemps été récité au Congrès et dans d’autres organismes gouvernementaux.
À l’origine, le serment d’allégeance a été rédigé par le capitaine George Thatcher Balch, vétéran de la guerre civile et enseignant à New York. En 1892, Francis Bellamy le remet à l’honneur lors des célébrations du 400e anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb dans les écoles publiques américaines. L’État de New York, en 1898, impose sa récitation quotidienne dans les établissements scolaires.
Deux versions du serment circulent alors :
, Je m’engage allégeance au drapeau des États-Unis d’Amérique et à la République qu’il représente, une nation sous Dieu, indivisible, avec liberté et justice pour tous.
, Je jure allégeance au drapeau des États-Unis d’Amérique et à la République qu’il représente, nation unie sous l’autorité de Dieu, indivisible, avec liberté et justice pour tous.
Peu à peu, d’autres États s’alignent. Jusqu’en 1988, la récitation du serment reste principalement cantonnée au système scolaire. Mais durant la campagne présidentielle, le sujet s’invite dans l’arène politique : George H.W. Bush reproche à son adversaire Michael Dukakis d’avoir rejeté une loi imposant le serment dans toutes les écoles publiques, au nom de la Constitution. Le 13 septembre 1988, la Chambre des représentants adopte finalement la récitation quotidienne du serment. Il faudra attendre 1999 pour que le Sénat fasse de même, et aujourd’hui, le rituel s’est généralisé dans la plupart des instances publiques.
4 – Il est illégal de brûler le drapeau américain.
Autrefois interdit, le brûlage du drapeau a été reconnu en 1989 comme une forme d’expression protégée par le Premier Amendement, suite à la décision Texas v. Johnson de la Cour suprême (5 voix contre 4). Cette décision annule la loi de 1968 contre la profanation du drapeau, ainsi que des réglementations similaires dans presque tous les États. Le Congrès tente alors d’adopter une nouvelle loi protectrice, mais celle-ci subit le même sort devant la Cour suprême en 1990.
Depuis, plusieurs tentatives de modification de la Constitution pour interdire la profanation du drapeau ont échoué, malgré la pression de groupes comme l’Alliance Citizens Flag, appuyée par la Légion américaine. Les initiatives se succèdent au Congrès, sans jamais réunir la majorité nécessaire.
5 – T-shirts étoiles et rayures !
Le code du drapeau américain proscrit l’usage de la bannière à des fins commerciales ou publicitaires. Il précise qu’aucun produit ne devrait arborer l’image du drapeau pour attirer l’attention, décorer ou distinguer un objet. Cette disposition, adoptée lors de la première Conférence nationale du drapeau en 1923, puis inscrite dans la loi, n’a pourtant jamais vraiment été appliquée. Aujourd’hui, les déclinaisons vestimentaires ou marketing du drapeau sont omniprésentes, en décalage avec le texte… et avec l’esprit d’origine.
Évolution
Le premier drapeau américain www.cnewyork.net/L’obs, Baptiste Legrand – 05 juil. 2019
Le 3 décembre 1775, alors que la guerre d’indépendance vient de débuter, les colonies américaines adoptent le « Grand drapeau de l’Union ». Il ressemble beaucoup à l’étendard actuel : 13 bandes rouges et blanches pour symboliser les colonies insurgées, surmontées du drapeau britannique en signe d’attachement à la couronne d’origine.
Le « Grand drapeau de l’Union ».
Ce pavillon flotte pendant près de deux ans. Le 14 juin 1777, presque un an après la Déclaration d’indépendance, un nouveau drapeau est adopté, marquant un pas de plus vers l’affirmation de la jeune nation.
L’origine des rayures rouges et blanches
La conception du drapeau américain s’inspire directement de celui de la British East India Company, acteur majeur du commerce mondial depuis 1600. En 1773, le Tea Act accorde des privilèges commerciaux à la compagnie, ce qui provoque le soulèvement des colons et, peu après, la guerre d’indépendance. Ironie de l’histoire : le modèle même du drapeau, censé incarner la rupture avec l’Angleterre, trouve ses racines dans un symbole de la domination britannique.
Le drapeau de la Compagnie britannique des Indes orientales.
L’origine précise des 13 bandes rouges et blanches fait encore débat. Certains chercheurs mettent en avant les armoiries de la famille Washington, ornées elles aussi de rayures, tandis que d’autres penchent pour une influence directe de la Compagnie britannique des Indes orientales.
Exitus acta probat (Le résultat est le test de l’acte)
Armoiries de la famille Washington
Malgré les discussions, la ressemblance avec le pavillon de la Compagnie britannique reste difficile à ignorer.
La fameuse « Stars and Stripes » (« étoiles et bandes »), aussi appelée « Star Banner », n’a pas toujours arboré le motif que l’on connaît aujourd’hui. En 1777, la bannière compte 13 bandes et 13 étoiles à cinq branches, chacune pour une colonie insurgée, les étoiles formant un cercle. Ce motif, attribué à Francis Hopkinson, signataire de la Déclaration d’indépendance, remplace alors l’Union Jack. Betsy Ross, la couturière de Philadelphie, entre dans la légende à cette occasion.
La première version du drapeau des États-Unis, en 1777.
Au fil de l’expansion, de nouvelles étoiles sont ajoutées pour chaque État admis dans l’Union. La version actuelle, adoptée le 4 juillet 1960 après l’intégration d’Hawaï, compte 50 étoiles. Chaque modification du drapeau accompagne un chapitre de l’histoire américaine.
En 1944, lors du Débarquement en Normandie, les soldats américains arboraient un drapeau à 48 étoiles. En tout, ce sont 27 versions différentes qui se sont succédé.

Le drapeau américain actuel.

Le drapeau 13 étoiles aujourd’hui
Le drapeau à 13 étoiles suscite parfois des polémiques. S’il a été récupéré par certains groupes suprématistes blancs, nostalgiques de l’esclavage et de la ségrégation, il n’est pas leur symbole de prédilection : ils lui préfèrent le drapeau Dixie, emblème des États confédérés du Sud. Créé en 1861 par les États sécessionnistes, le drapeau Dixie a été interdit dans les dernières institutions officielles après des événements tragiques comme les assassinats de Charleston ou de George Floyd. On l’a cependant vu réapparaître lors de l’assaut du Capitole en janvier 2021, brandi par des partisans de Donald Trump.
Drapeau Dixie : Drapeau des Confédérés XXL• Crédits : Getty
Certains groupes conservateurs, notamment le Tea Party, se sont réappropriés le drapeau 13 étoiles comme symbole d’une Amérique rebelle, attachée à son indépendance et opposée au pouvoir central. Leur nom lui-même renvoie au Boston Tea Party, épisode fondateur de la révolution contre l’Angleterre.
La première version du drapeau américain continue d’être honorée lors des cérémonies officielles, des investitures présidentielles notamment, affichant la continuité d’une tradition.


Cérémonie d’inauguration de Barack Obama, 20 janvier 2009

Cérémonie d’investiture de Donald Trump, 20 janvier 2017
La « Bannière étoilée »
L’hymne national américain, « The Star-Spangled Banner », voit le jour en 1814 sous la plume de Francis Scott Key, avocat à Baltimore. Il s’inspire d’une chanson à boire britannique, composée par John Stafford Smith. Ce texte devient hymne officiel de la Marine en 1889, puis de la Maison Blanche en 1916. Ce n’est qu’en 1931 qu’il est consacré hymne national par une résolution du Congrès, signée par le président Herbert Hoover.

Le drapeau américain, dans toutes ses déclinaisons, n’a jamais cessé de cristalliser passions, polémiques et engagement. Un symbole qui, du champ de bataille à la cérémonie officielle, continue de faire vibrer la corde patriotique autant qu’il interroge sur la façon dont une nation, à force de protocoles et de récits, tisse sa propre légende.

